Paternités imposées analyse

Par Thomas Julien

Introduction :

Les parentalités imposées ou subies existent autour de nous, mais le phénomène est tabou :

Avec l’arsenal de moyens contraceptifs pour la femme, la légalisation de l’avortement et la possibilité d’accouchement sous X, on ne peut pas vraiment dire que la « maternité imposée » existe en France, même si, hélas, de nombreuses et sinistres voix s’élèvent régulièrement un peu partout dans le monde pour menacer ces droits acquis de hautes et belles luttes.

Par contre, pour l’homme, si quelques techniques existent, hors la vasectomie ( oserait on suggérer la ligature des trompes aux femmes qui veulent maîtriser leur fécondité? ) elles ne sont pour l’heure pas fiables à cent pour cent ( un préservatif peut se rompre, une pilule peut ne pas tenir ses promesses ), et en cas de grossesse de sa compagne, il ne peut lui imposer sa décision d’avorter ( et c’est heureux!) : elle peut recourir à l’I.V.G, si elle veut, mais lui n’a, bien sur, pas cette possibilité, il peut devenir père contre son gré. La paternité imposée existe bel et bien : « sois père et tais toi », titrait le reportage de Lorène Debaisieux en 2015.

Souvent un tout petit mensonge ou une petite dissimulation suffit à aboutir à une telle situation : « je sais pertinemment que je suis féconde et que je ne suis pas protégée, mais je dis simplement « viens, je suis protégée », comment peut il deviner ? S’il trouve à y redire, je lui dirai qu’il n’avait qu’à prendre ses précautions ».

Ce sujet est tabou car il remet en cause toute notre vision sur notre venue au monde depuis des millénaires. Il est douloureux car il parle des parents et des enfants non-désirés que nous sommes parfois, et il interroge cruellement la binarité établie de nos représentations dominants /dominés.

Je livre ici cette analyse des parentalités et paternités imposées, pour tenter, naïvement peut être, de mettre un coup (que j’aimerais fatal !) à ce tabou.

  1. La nouvelle donne de la contraception et de l’avortement légalisé :

Avant, la question de naître désiré ou pas ne se posait pas vraiment, quelque part nous étions tous égaux : enfants voulus et non voulus, on naissait, Dieu l’avait dit, c’était l’ordre et la morale des choses.

Fin du XXème siècle, invention de contraceptifs efficaces pour les femmes, et légalisation de belle et haute lutte de l’avortement. L’acte sexuel devient soudain dissocié de la procréation pour les femmes. C’était le deuxième Big Bang dans la vie humaine après l’invention du feu !

Comment ne pas s’en réjouir ? Un mur infranchissable était tombé, elles étaient aliénées à la maternité, elles avaient soudain le choix d’être mère ou pas, de fonder une famille ou pas. Leurs enfants seraient à l’avenir désiré par elles. Leur combat serait, par la suite, de veiller à ce que ces nouveaux droits légitimes ne leur soient pas retirés par la frange puritaine et conservatrice de la population, par ailleurs très vivace encore aujourd’hui.

Or, éblouis par la beauté de cet avènement, une conséquence nous a, semble-t-il échappé : avant c’était Dieu ou le hasard qui rendaient les femmes mères, soudain, elles portent à elles seules la décision de fonder une famille ou pas : de par la loi, un homme ne peut leur imposer de mettre au monde un enfant qu’elles ne désirent pas ( et c’est tant mieux!), par contre elles peuvent, si elles le veulent mettre au monde un enfant même si leur partenaire masculin ne veut pas être père et partager la parentalité avec elles… Elles ont soudain toute puissance et propriété sur la famille…

Endroit de la médaille:

  • Je peux faire un enfant ( faire famille ) si je veux quand je veux.
  • On ne peux me forcer à faire un enfant si je ne veux pas.
  • On ne peux me forcer à avorter si je ne veux pas.

Revers:

  • Par la loi, je peux obliger un homme à devenir père et faire famille avec moi, même s’il ne le veut pas.
  • Quand la contraception masculine existera, dans le cas d’une défaillance de celle-ci, je pourrai décider de garder l’enfant dont le père ne veut pas, celui-ci, qu’il le veuille ou non, fera famille avec moi. Dans la tête de certaines femmes, la parentalité se résume alors à la maternité. Englobés dans cette parentalité unilatérale, les hommes se doivent d’être des serviteurs dociles et complices.

Par ailleurs, dans cette nouvelle conception de la famille se pose une autre question de taille : si la procréation est désormais choisie, ce choix implique le recours à la raison, et un nouveau concept apparaît de fait, celui de projet parental : ce ne sont plus des forces divines qui tracent la matérialité d’un destin, ce sont les parents (possiblement la mère seule ou le couple homo) qui, dans leur décision intime, sont amenés à se demander dans quelles conditions matérielles ils vont accueillir leur enfant, quelle sera la solidité de leur foyer, quel amour indéfectible ils sont en mesure de donner à un être à venir qui, lui, ne leur a rien demandé…

Il apparaît donc qu’outre le rapport de force inversé au sein de la famille, toute la constitution de celle-ci, dans la nouvelle donne, repose sur le concept de projet parental consenti:

Je mets un enfant au monde avec projet parental consenti ou sans projet parental consenti ?

2) l’injonction à être parent :

S’il est une norme peu contestée, même dans des pays qui se disent « développés », c’est autour de l’idée de procréation : on devient adulte, on fait des enfants. Pour une naissance, on dit : « un heureux événement », même si le nouveau né est promis à une existence de misère dans un pays en guerre, ou si c’est enfant a pour destin de massacrer l’humanité. Les naissances du petit Adolphe Hitler et du petit Pol Pot furent elles vraiment « des heureux événements » ? La planète est elle assez grande pour nourrir un nombre toujours croissants d’habitants ? Ces questions sont résolument rejetées encore aujourd’hui sous des prétextes divers.

1) Religieuses : Dieu a dit « croissez et multipliez ». Partout dans nos vies, des représentations de Madones à l’enfant. Comme l’enfant Jésus symbolise l’humanité, la Madone représente la Mère. La Maternité est sanctifiée.

Les injonctions sont nombreuses pour nous inciter à faire des enfants :

2) Artistiques : innombrables sont les œuvres, sur tous supports, picturaux, cinématographiques, journalistiques, qui louent la norme de la famille.

  1. Intimes – « le désir d’enfant, c’est une voix intérieure, informe mais très forte, qui nous commande » disent, en substance, de nombreuses femmes. « J’avais une envie très forte d’un enfant, j’ai fait un enfant, point final », entend-on parfois. – Faire un enfant pour tenter de préserver la vie d’un couple. – Faire un enfant à la hâte, parce que l’horloge biologique des femmes tourne plus vite que celle des hommes.

4) Sociales : -le modèle bourgeois hérité du XIXème siècle occidental : l’homme va gagner l’argent, dans sa réussite il est en mesure de loger et nourrir une nombreuse famille. Le nombre de ses enfants est la marque de sa réussite et donc de sa relation d’amour avec la vie. Pour la femme, sa réussite est d’avoir trouvé le bon parti.

– La bonne photo pour un homme politique est de se présenter avec un enfant dans les bras : il aime les enfants, c’est un homme responsable…

– Qui n’a pas entendu la confusion entre l’expression « donner la vie » (éduquer, donner de l’amour) et « mettre au monde » (accoucher) ?

-Celui ou celle qui, avancé dans l’âge avoue n’avoir pas d’enfant passe pour un être anormal : « à trente cinq ans t’as pas d’enfant, mais pourquoi, t’as un problème ? » entendent régulièrement les personnes sans enfants, et plus particulièrement les femmes. A demi mots, on dit d’eux que ce sont des égoïstes, des asociaux, des malades à soigner chez un psy avant qu’il ne soit trop tard!

-Dans les rues, régulièrement, de vociférantes manifestations de « pro-life » ont lieu pour interdire les avortements, allant jusqu’à bloquer les accès aux cliniques pratiquant ces interventions.

Bien d’autres pressions existent encore pour inciter les femmes et les hommes à la procréation et on pourrait encore à loisir en allonger la liste. Aujourd’hui seulement, et depuis très peu de temps, quelques témoignages trop discrets émergent pour dénoncer cette norme de la parentalité à tout prix. Quelques voix, notamment des femmes osent dire l’inavouable : j’ai fait des enfants pour me conformer à l’image que la société attendait de moi, mais aujourd’hui je le regrette ». Saluons le courage de celles et de ceux-ci ; puissent elles faire réfléchir leurs semblables avant de fonder une famille, juste pour faire « comme tout le monde ».

  1. Pour les hommes, en l’absence de contraceptifs réellement efficaces et d’une loi leur donnant les mêmes droits qu’aux femmes, seules trois solutions radicales subsistent.

Fort heureusement, devant ce nouvel état du couple, la grande majorité des femmes font des enfants avec le consentement de leur partenaire. Toutefois, nous connaissons tous autour de nous des exemples où la famille s’est créée ou agrandie par la décision unilatérale de la mère, par exemple, dans l’intimité du lit, en laissant croire au conjoint qu’elle est protégée alors qu’elle ne l’est pas.

C’est dans cette frange de cas que nous parlons des paternités imposées. Leur nombre est bien difficile à quantifier car ce phénomène, quand il survient, dans des rencontres d’un soir comme dans des couples établis, oblige quasiment l’homme à se taire pour n’avoir pas à dire à son enfant l’insupportable vérité, « je ne voulais pas que tu vienne au monde »…

Dans ces cas là, on dira élégamment à ces pères malgré eux qu’ils « n’avaient qu’à prendre leurs précautions », et que « les préservatifs, c’est pas fait pour les chiens ».

En réalité, la plupart de ces hommes ne sont coupables que d’avoir fait confiance à leur partenaire. Sauf à penser que « les hommes » dans leur globalité sont tous des irresponsables, comment imaginer que si la femme dit « je ne suis pas protégée », l’homme n’en conclue pas « je dois mettre un préservatif » ?

Une seule phrase à dire pour la femme, « je ne suis pas protégée », et le risque d’enfants non désirés est écarté.

Or cette phrase n’est pas toujours dite, ou quand elle l’est, c’est parfois un mensonge. C’est alors à l’homme de deviner s’il doit faire confiance ou pas à sa partenaire.

Les solutions sont pour l’heure peu nombreuses :

  1. La vasectomie : il renonce définitivement à avoir des enfants, dût-il changer d’avis plus tard, ou rencontrer une autre femme qui lui insufflera cette envie.
  2. L’abstinence : sans commentaire. Par ailleurs, on voit bien, avec les révélations d’attouchements dans les églises, que tenter de croire au silence des corps est une impasse malsaine qui mène tout droit aux viols les plus sordides.
  3. La méfiance systématique : Tu me dis que tu es protégée, mais je mets quand même un préservatif car je ne peux savoir si tu dis la vérité ou pas. Ceux qui ont éprouvé cette méthode savent, bien évidemment qu’elle revient à renoncer à toute vie amoureuse.

On peut donc dire qu’aujourd’hui, en l’absence de contraceptif efficace et de loi donnant aux hommes les mêmes droits qu’aux femmes, la Méfiance est la clé de voûte invisible de la relation amoureuse pour tous ceux qui ne veulent pas faire d’enfant sans projet parental.

Que veut dire » prendre ses précautions »?

Par ailleurs, quand une contraception masculine efficace existera (et nous l’appelons de nos veux), que dira-t-on d’un homme en mal d’enfant qui fait croire à sa partenaire qu’il est protégé alors qu’il ne l’est pas ?

  1. La difficulté à nommer la paternité imposée :

Quand une chose n’a pas de nom, elle n’existe pas. Pourtant si la paternité imposée n’a pas de nom réel, elle existe bel et bien…

-Le mot juste :

Comment désigner le fait d’avoir été piégé ? Si on parle de « piège», cela n’indique pas, contrairement à «viol », acte physique violent à un moment précis, l’idée d’une simple dissimulation aux conséquences sur deux vies : celle du père dépossédé de la maîtrise de son destin avec un sentiment permanent de culpabilité, et celle de l’enfant non désiré dont l’une des issues est le suicide physique ou moral.

Il faudrait trouver un mot qui désigne « forcer une personne à assumer une parentalité dont il/elle ne veut pas et un enfant à assumer une vie d’être non désiré». A ce jour, ce mot n’existe pas, et les paternités imposées sont ignorée, parfois même niées par une grande partie de la population qui, considère encore que la femme étant la propriétaire légitime de la parentalité, la question d’une mise au monde non voulue ne se pose pas puisque tout l’arsenal technique et judiciaire existe pour la préserver de cette situation.

-La difficulté, voire l’impossibilité à dire vérité :

Faut-il dire la vérité à l’enfant ? Alexandre Jodorowski dit avec raison : « pour que le monde nous appartienne, nous devons penser qu’il nous désire. Alors doit-on se taire ?

Faut-il dire haut et fort la vérité au monde qui nous entoure au risque de passer pour un rétrograde, irresponsable, masculiniste, machiste d’extrême droite, et autres stéréotypes ?

Je crois qu’on ne construit rien sur des mensonges, fussent ils par omission. Dire la vérité est toujours préférable, même si elle est violente, aux silences gênés, moins douloureux mais plus lâches et plus dévastateurs à long terme.

Trouvons le mot pour désigner les paternités imposées et ne nous taisons pas.

  1. Une solution : L’invention et la mise au point d’une pilule contraceptive masculine ne suffira pas, notamment en cas de défaillance de celle-ci, si le préservatif se rompt, ou autre accident possible. Si les femmes ont accès à le « pilule du lendemain » dans de tels cas, il faut que l’homme bénéficie aussi d’une protection équivalente. Il faut par conséquent distinguer dans la loi, pour les hommes et pour les femmes, la notion de « parent biologique », de parent affectif ou « parent d’intention » :

CONCLUSION : PATERNITES IMPOSEES, IL FAUT PARLER

Vit on en liberté quand on vient au monde sans être souhaité? Vit on en liberté quand on nous impose la charge d’une parentalité dont on refuse le projet en son âme et conscience?

Bon nombre d’entre nous sont dans ce cas, fortunes souvent très lourdes, d’être venus sur terre sans être désirés par leur père ou par leur mère. Parallèlement, beaucoup d’entre nous se retrouvent un jour parent sans en avoir formé ne serait-ce que le commencement d’un projet parental.

Dans l’élan de la quête légitime pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que dans le souci de reconnaître aux enfants le droit de venir au monde désirés par leurs deux parents, il est urgent de mettre fin au tabou des parentalités et paternités imposées.

Hommes, enfants dans les pattes de cet hydre dévastateur, ou simples témoins de ses méfaits, ce monstre craint la parole plus que tout, ne vous taisez pas, il faut parler.

Dessins: François Bouet: http://www.bouetbouet.fr/